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Montréal, métropole de la réconciliation – Cléa Laizé

Dans le bilan de la première stratégie de réconciliation avec les peuples autochtones, Valérie Plante, l’ancienne mairesse de Montréal, dit vouloir faire de Montréal la Métropole de la Réconciliation.

Suite à la médiatisation des violences et des abus perpétués de 1831 à 1996 sur les enfants autochtones dans les pensionnats indiens, le gouvernement canadien met en place une Commission Vérité et Réconciliation entre 2008 et 2015. Cette commission qualifie ce système de génocide culturel et abouti à un appel à 94 actions dont découle un premier programme de réconciliation avec les peuples autochtones, lancé en 2023.

Nous sommes au tout début d’un processus collectif qui tente de réparer les violences du passé et de mettre fin à celles qui continuent de détruire au présent.

Ça me touche très fort qu’une nation entière, qui en abrite de nombreuses, prenne ce sujet à bras le corps et tente de répondre à la question qui m’obsède : comment vivre ensemble après la violence ? À l’échelle d’une famille, à l’échelle intra-communautaire ou encore à l’échelle de plusieurs peuples partageant un même territoire ?

Avec Louise Prieur (créatrice sonore) et Fanny Sintès (collaboratrice à la mise en scène), au cœur de l’été chaud et humide, nous avons marché dans les rues de Montréal, avec un micro et un vieil enregistreur vintage. D’abord dans le quartier de Hochelaga, sur la longue route piétonne d’Ontario, puis dans le quartier du plateau Mont-Royal dans le grand parc La Fontaine, dans le quartier du Village sur la très connue rue Sainte Catherine, au Théâtre Prospero où nous répétions, et jusqu’à la Mairie de Montréal.

Nous avons rencontré des passant.e.s, des stagnant.e.s, la femme assise rue Ontario, l’homme qui ne vivait jamais de conflits, la militante pro palestinienne en dépression, Martin le danseur gay aux mille vies, une jeune femme mélancolique dans le parc La Fontaine, un couple d’amis qui nourrissaient des écureuils, des anglophones, une réalisatrice qui insistait pour rester anonyme, Xavier, un médiateur de rue, Finette, une femme haïtienne, Solo, qui oeuvre pour un monde sans racisme, un employé du Centre d’Amitié Autochtone qui ne pouvait pas s’exprimer, Diego, un artiste travaillant au centre Sanaaq, Josué Corvil, conseiller de la Ville de Montréal et responsable de la stratégie de réconciliation avec les peuples autochtones.

À toutes ces personnes, nous avons posé les questions « Qu’est-ce que c’est pour toi faire la paix ? Est-ce que faire la paix et se réconcilier c’est la même chose ? Comment tu fais pour te réconcilier après un conflit ? ».

Pour comprendre ce que je fais, j’ai besoin d’entendre les autres. Poser ces questions c’était comme entrer dans un labyrinthe.

Et les voix du labyrinthe étaient nombreuses. Elles nous disaient que pour faire la paix avec l’autre, il fallait d’abord prendre un temps avec soi-même pour comprendre ce qu’on avait vécu avant de tenter un dialogue. D’autres nous disait que faire la paix c’était mettre de l’eau dans son vin et faire le deuil de certains besoins, that’s it. Pour certaines, la paix c’est une entente froide et distante, un statu quo où on ne cherche pas à recréer du lien, c’est un accord « on arrête d’alimenter le conflit et on s’évite poliment ».

Plusieurs d’entre elles pensent que faire la paix c’est une étape vers la réconciliation, mais d’autres défendent l’inverse, pour être en paix, il faut se réconcilier. C’est quoi se réconcilier ? Une voix nous dit « c’est recréer un lien qui est bénéfique pour les deux parties », ça implique plus que faire la paix, c’est pas seulement demander pardon et reconnaître ce qu’il s’est passé, c’est renouer, recréer un nouveau lien au présent, c’est une continuité du partage après le conflit. Mais on peut faire la paix sans se réconcilier, nous dit une autre voix. Tu peux faire la paix sans l’autre, et ça c’est important. Parce qu’après certaines violences, la priorité c’est de se protéger, dans ces cas-là, c’est la coupure du lien qui répare. La réconciliation ne peut être une injonction. Une des voix tombait des nues, elle ne comprenait pas nos questions, elle disait simplement éviter les conflits, elle n’avait pas besoin de réfléchir à tout ça… Mais une autre voix, très affectée, nous répond que faire la paix, c’était « arrêter d’aller piller l’autre », arrêter de considérer l’autre comme une ressource. Beaucoup de voix aimaient parler de la paix avec soi-même, la paix serait d’abord une dynamique individuelle avant d’être relationnelle. Je reconnais avoir du mal à embrasser cette idée, ça me fait devenir méfiante. « La paix, c’est une pratique quotidienne », ça, c’est M, la voix qui ne pouvait plus s’arrêter d’être une voix, elle nous dit que c’est tenir la porte à la personne derrière, c’est aider une mère à consoler son enfant en crise dans la queue de la boulangerie, c’est plein de petites attentions quotidiennes aux autres, « it’s a daily work ! ». Enfin, la voix X, travaillant comme médiatrice social avec son talkie-walkie et sa chasuble bleue, nous parle du manque de spiritualité, ce sentiment de connexion avec la vie qui nous entoure, qu’elle soit végétale, animale, minérale ou humaine, « plus de spiritualité permettrait plus de paix, pour moi ».

Après les avoir écoutées, jour après jour, nous quittions le labyrinthe pour entrer dans le théâtre Prospero et descendre dans la toute petite « salle intime » au sous-sol. Et là, la descente se prolongeait, je rejouais le dialogue avec mon père, l’épaississais, à la recherche d’une justice intime, attentive aux échos des voix rencontrées à la surface.

Mais alors, et les Premières Nations dans tout ça ? Comment répare-t-on un génocide culturel ? C’est la question que nous avons posé à Josué Corvil, conseiller de la Ville, responsable de la stratégie de réconciliation avec les peuples autochtones. Il nous répond méthodiquement « par une reconnaissance des faits, une demande de pardon, et des actions concrètes ». Les actions concrètes, c’est quoi ? C’est la reconnaissance historique des traumas liés à la colonisation et de leurs impacts transgénérationnels au sein des communautés autochtones. C’est financer des programmes et des fonds de soutien adaptés culturellement pour la santé mentale des Premières Nations, des Inuits et des Métis. C’est aménager une salle de rassemblement à la mairie de Montréal baptisée la salle du Pin Blanc, symbole de paix chez les Haudenosaunee. C’est mettre en valeur l’histoire et la présence des Autochtones au sein des espaces publics de la ville, créer dans la ville des plaques mémorielles et explicatives visibilisant la toponymie autochtone et renommer certaines rues à partir de cette toponymie. C’est créer des monuments représentant des personnes autochtones, créer des lieux d’accueil et y développer des services sociaux adaptés, c’est leur faciliter l’accès au logement. C’est restituer les archives, former la police, la justice et le personnel municipal sur les réalités historiques et contemporaines des populations autochtones, c’est reconnaître le système judiciaires des Autochtones, c’est créer des parcs où sont cultiver leurs plantes médicinales traditionnelles, c’est subventionner les festivals culturels des premières nations, impliquer des expert.es autochtones dans l’élaboration de projets urbanistiques et culturels dans la ville, c’est donner des moyens de production pour que les récits autochtones s’incarnent et se diffusent en films, en séries, en documentaires, en livres, en podcasts et albums de musique… A la fin de notre échange, Mr. Corvil ajoute que ce sera un processus très long qui devra être poursuivi sur des générations et des générations. Reconstruire demande infiniment plus de temps que détruire.

Mais derrière cette vitrine, il y a des dynamiques contradictoires. Une des voix du labyrinthe nous a lancé « comment se réconcilier alors que le génocide culturel est toujours en cours ? ». Elle faisait référence à de récentes expulsions de communautés autochtones dans le Nord-Ouest pour extraire sur leurs terres les ressources minières et fossiles. Est-ce que ce mot même de réconciliation est adapté au contexte canadien ? La réconciliation induit qu’avant il y aurait eu une « conciliation » et implique une équivalence des responsabilités dans les violences passées. Est-ce que ça peut être le cas dans un contexte colonial ?

J’ai compris que je ne travaillais pas sur la réconciliation, qui m’apparaît résolutive, mais plutôt sur la justice symbolique et transitionnelle. Il n’y a pas de paix sans justice, mais que faire quand la justice, en punissant et humiliant, peut recréer le terreau de conflits futures ? Rêver, inventer de nouvelles formes de justice axées sur la réparation plutôt que la punition ?