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©lernée

Récit de chasse – Léa Muller

Le 25 octobre, deux sangliers, un brocard, une chèvre et un cerf sont tués.
Les corps inertes sont amenés au relais de chasse, à l’arrière d’un pick-up.
Des mouches ont déjà pondu sur les cadavres.
Suspendue, chaque bête est d’abord pesée.

Elles sont ensuite dépouillées puis découpées à l’intérieur d’un local propre mais exigu.
Une odeur âcre se dégage des carcasses dont les tripes dégueulent.
Un homme au visage rond, dont la sympathie éblouit, au milieu de ce spectacle de sang, y exécute des gestes précis et rapides, sculpte la chair avec une dextérité qui raconte, sans équivoque, les heures de pratique qu’il a derrière lui.
Je me force à regarder sans détourner les yeux. C’est la moindre des choses.

Ils savent que je veux récupérer la peau du cerf. L’homme au visage rond aussi. 
Il s’applique alors à écharner la peau du mieux qu’il le peut, pour m’épargner du travail.
On se comprend dans ces gestes, ça me touche, au milieu de ce spectacle de sang.
Je quitte le relais de chasse avec la peau dans le coffre de ma voiture, fourrée dans un sac poubelle.

J’ai sincèrement l’impression d’avoir commis un crime qu’il va falloir que je nettoie au plus vite.
Je sais que je peux avoir accès à un karsher, non loin, dans une ferme.

Hervé m’accueille, je commence à travailler à la nuit tombante.
Je dirige le jet d’eau puissant, lentement, régulièrement, en étoile, du centre de la peau vers ses contours. Sans percer la peau, des deux côtés. Supprimer les impuretés. Dégager la graisse.

C’est long, ça me dégoûte, je suis trempée. Les 3 jours qui suivent sont un deuil.

Je lui ai rendu visite matins et soirs, la caressant pour lui appliquer une pâte gluante composée de sel d’alun, de farine, de jaune d’oeufs et de sel, pour qu’elle en soit entièrement recouverte d’une couche épaisse, qui en séchant rendra la imputrescible.

L’apparence animal a quitté bien vite vos carcasses, 
La peau, non. Le cerf était encore là, dans ma cour et se tient aujourd’hui devant vous.
Pendant toutes ces manipulations où je combat le dégoût, je me demande bien ce que je cherche en faisant ça car rien ne m’y oblige. 

Je peux vous le dire maintenant. Ce que je cherche c’est exactement là même chose que quand j ‘abat un arbre. Je veux sentir son poids fracasser le sol, je veux être émue par sa perte, la sentir et avoir une claire conscience de tout ce que je détruis sur mon chemin pour exister comme un rappel permanent pour mieux prendre soin, parce que c’est à cet endroit précis il me semble que surgit la beauté, qui restera toujours à célébrer dans les ténèbres.

La chasse et l’exploitation forestière font perdurer les tous premiers gestes de nos civilisations.

Il s’agit de maintenir leur sens dans des paysages et des sociétés qui se sont intégralement métamorphosés en imaginant de nouvelles relations au vivant qui rassembleraient une communauté autour d’un territoire commun, ni dans un rapport de protection, ni dans un rapport d’exploitation mais connectée à nos existences, composite et trouble.

Sur cette peau, j’ai projeté une histoire tendue vers vous, 

J’y graverai peut-être ces mots comme un dernier tatouage :

Tandis que l’aube et l’enfant tombent au bas du bois,
Une nouvelle part de ciel déchire la dernière voute.
Alors, la foret chante pour la première fois de l’an :
Rien n’est vraiment mort ni vraiment vivant.