Une vieille boîte, déterrée par les ouvriers sous les décombres de l’ancien collège Jacques Prévert, à Guingamp, à la fin du chantier. Dans cette boîte, des grappes d’objets accrochés les uns aux autres par des fils métalliques et des étiquettes jaunies : un vieux magnétophone à cassette, des graines de courge et de roquette, des chutes de pierres taillées, une partition, un phonographe miniature, du matériel de jardinage, un menu gastronomique de 1873, des outils de fouille archéologique, un document couvert de mystérieux croquis. Et au milieu de tout ça, une lettre adressée aux futur.e.s élèves...
« Si vous lisez ce message, c’est que le collège Jacques Prévert a été rasé. Ses salles de classe, sa bibliothèque, ses dortoirs abandonnés, son cabinet de curiosités, ses couloirs souterrains que nous avons arpentés dans tous les sens. Une telle éventualité nous paraît hautement improbable, mais nous avons appris, en toutes choses, à envisager le pire. Voilà pourquoi nous avons pris soin de cacher cette boîte – avec cette lettre et une poignée d’objets – dans les profondeurs de la chaufferie. Là, ni nos camarades, ni les profs, ni ce rabat-joie de Loïc Decquant n’auront jamais idée de venir le déterrer.
Ces pièces à conviction sont là pour témoigner de ce qu’a été notre “Collège utopique”. Entre 1971 et 1974, nous avons constitué un petit groupe d’élèves, tenu par le sceau du secret. Notre ambition était noble : revoir de fond en comble la manière dont on envisage l’occupation du temps scolaire : la manière d’apprendre, de se nourrir, de se vêtir, de se parler les uns aux autres, de penser le monde et de s’approprier ce lieu qui nous rassemble. »
Pendant une semaine, deux classes de cinquième se sont prises au jeu et, à partir des objets exhumés, ont essayé à la fois de faire revivre l’ancien Collège utopique de Jacques Prévert, mais également d’imaginer ce que pourrait être le leur ! Que ce soit en plein air, au milieu des espaces verts ou dans les ruines de l’ancien établissement ; ou en intérieur, dans les mille et un recoins offerts par le nouveau, les collégien.ne.s ont remonté les indices et les énigmes laissées à leur attention par les anciens élèves. Ce faisant, ils et elles ont inventé de nouvelles manières de se souhaiter la bienvenue, ont réinterprété l’hymne du Collège utopique, ont écrit un nouveau manifeste, ont questionné leurs camarades et les personnels sur leur vision d’un collège idéal, ont créé un jardin potager et fouillé les ruines des anciens bâtiments pour y trouver des vestiges de ce qui s’était passé là de grand et de rare, cinquante ans plus tôt.
Les dignitaires de l’île d’Utopie ayant eu vent de cette expérimentation grandeur nature, ils et elles ont souhaité venir à Guingamp pour rencontre les élèves des deux classes concernées. Il a donc fallu les accueillir en grande pompe… Le jeudi, en fin d’après-midi, les collégien.ne.s ont sollicité les services de deux cent figurant.e.s pour mettre au point et caler la grande cérémonie du lendemain. Malgré la menace de l’orage qui grondait dans les lointains, la répétition générale a été une superbe réussite. Quant à savoir ce qui s’est passé, le vendredi 1er mai, en présence des Utopiens et des Utopiennes…
