Ce n’était pas anodin de venir au Canada requestionner notre spectacle sur la mémoire. Ici, de par l’histoire du pays, les enjeux de la mémoire sont très présents.Au fur et à mesure des jours de transmissions, d’autres rituels sont apparus. On ne connaît pas assez la pays pour dire s’ils sont spécifiquement canadiens : peut-être correspondaient-ils seulement à l’imaginaire spécifique des personnes qui participaient à ce reenactment. Mais, comme par magie, se sont inventé des rituels dont nous avions bien longtemps cherché la clef, il y a longtemps : des rituels à propos d’Internet, du monde numérique, et aussi à propos du fitness ou du bodybuilding, effectivement tous deux très présents dans cette ville healthy et hyper-connectée que semble être Vancouver.
The Beautiful World (version canadienne de notre spectacle) mélangeait, le temps d’une représentation, des fragments inventés sur place, et d’autres, importés de France, que nous leur avions transmis. En voyant d’autres acteurices incarner à leur tour, et en anglais, les rituels que nous avions inventés, un trouble nous saisissait. Certains, presque naturellement, ressemblaient à s’y méprendre aux protocoles que nous avions inventés. D’autres se trouvaient transfigurés par la manière dont ces autres corps s’en emparaient.
Si nous avons dû réviser notre projet initial (créer une version canadienne du spectacle qui puisse se diffuser sans nous sur ce vaste continent) à la baisse, faute d’avoir suffisamment de temps et de moyens, l’enjeu de la transmission n’en a été, finalement que d’autant plus fort. Plus qu’un spectacle, c’est un langage que nous avons transmis, une manière de regarder le monde et aussi de créer du théâtre. Un code de jeu, aussi, qu’il nous a bien souvent été diffcile de définir parfaitement en anglais, mais qui touche à ce mélange de rigueur et de malice, de naïveté et de gravité, si éloigné du jeu parfois naturaliste dont nous (acteurices du Canada ou de France) avons souvent l’habitude. Un processus de création aussi : l’un des derniers jours du workshop, j’ai vu tous les participants et participantes au travail sur leurs fragments, comme nous l’avions été bien des fois pendant la création de ce spectacle. L’un appuyait sur quelques touches de piano, testant différentes sonorités. Deux autres répétaient dans l’espace un autre fragments. Deux autres encore, ré-inventaient comment jouer à chat. J’ai dit à Arthur : « on dirait nous pendant la création. » Et sans doute était-ce cela le plus précieux à transmettre : cette manière de faire création collective, d’inventer du théâtre autrement, avec sincérité mais aussi humour, cette insouciance des tentatives, quand il s’agit d’inventer un langage théâtral qu’on ne connait pas encore tout à fait.
Et quel étonnement c’était, ensuite, de jouer à notre tour le rituel francophone ! Bien des fois, les traductions anglaises me venaient à la bouche, et il fallait se concentrer pour éviter les trous de texte qu’ils engendraient. Nous avons découvert aussi que malgré la barrière de la langue (et même si un certain nombre de francophones locaux ont fait le déplacement), l’humour et la poésie du spectacle restaient perceptibles. Dans ce festival foisonnant qu’est le Push festival, où se croisent des spectacles palestiniens, tchèques, ou des première nations canadiennes, jouer notre spectacle typiquement français avait finalement tout son sens. A l’issue de la dernière représentation, Donna, l’une des participantes du workshop, nous a dit : « You have pushed my artistic boundaries / Vous avez repoussé mes frontières artistiques. » Et sans doute était-ce le plus beau compliment que l’on pouvait recevoir, le signe qu’une certaine forme de transmission avait eu lieu et que la diffusion des œuvres au-delà des frontières, même aussi loin, a tout de même un sens.




